Un quart des femmes tunisiennes atteintes
Signe de croissance de la plupart des pays de la planète, en dehors des PMA (les pays les moins avancés) l'obésité devient une préoccupation de santé publique, un vrai problème et une évidence selon l'OMS.
En Tunisie, pays émergent, l'obésité supplante, dans les soucis des responsables de la santé, la malnutrition et les maladies de carence d'il y a trente ans. A cette époque, les enquêtes nutritionnelles ne l'évoquaient même pas. Aujourd'hui il n'y a pas d'enquêtes de maladies de pléthore qui ne partent de ces statistiques inquiétantes : plus du quart de la population féminine et 8 à 10% des hommes sont victimes d'obésité.
Au récent Colloque de la Société Tunisienne d'Endocrinologie, le Pr Khemaïs Nagati, plus connu comme chairman international du diabète, faisait un triste bilan épidémiologique d'un mal qui n'est plus seulement esthétique.
A partir de quand est-on obèse ? Certes, le miroir renvoie la disgrâce tout comme la lourdeur à se déplacer, la marche haletante et, dans les boutiques à fringues,on note le passage brusque d'une taille 38/40 au 44/46 au rayon pudiquement baptisé "femmes fortes".
Par le passé, les Tunisiennes avaient rarement la taille mannequin, en dehors des toutes jeunes filles qui, après le premier bébé, s'élargissaient " comme maman ", ce qui était un signe de prospérité.
Le Professeur Boukhris devait rappeler comment, au temps des beys, les hôtes étrangers remarquaient la démarche dandinante des croupes pleines des Belles de Tunis. Il en va tout autrement aujourd'hui, et jusqu'à un âge qui n'est plus de la prime jeunesse, des femmes qui, en outre, ont gagné en hauteur, apparaissent encore fines et élancées.
Le tournant est pris à la quarantaine, en dehors de quelques dispositions génétiques à être enveloppées plus jeunes. Mais c'est véritablement dans le midi de leur âge que les femmes entrent dans le registre de la surcharge pondérale, voire de l'obésité.
Comment se reconnaître dans cette catégorie ?
Energy Metabolism par : Dr Latifa BELTAIFA
L'obésité en Tunisie par : Dr Khemais Nagati et Dr Latifa BELTAIFA
Epidémiologie et profil clinique de l'obésité en Tunisie par : Dr Samira-Chabchoub BLOUZA
La définition internationale se fait plus précise : ainsi on s'en tiendra à l'indice de masse corporelle, c'est-à-dire au rapport du poids (en kg) sur la taille au carré. Pour les faibles en calcul, cela donne ceci : pour 1,60 m correspondant à 64 kgs, par exemple, on aura un indice de : 64/2,56 = 24.
Mieux vaut faire envie que pitié !
On considère qu'il y a simple excès de poids lorsque l'indice de masse corporelle est compris entre 25 et 30 et qu'il y a obésité à partir de l'indice 30 une obésité sévère commençant à l'indice 40.
D'autres données, telles le rapport taille/hanches, confirment qu'il peut s'agir de la plus problématique des obésités, l'obésité abdominale, celle qui guette les hommes autant que les femmes (rapport supérieur à 1 pour les hommes et > 0,88 pour les femmes).
Il y a des causes à l'extension de l'obésité. Le Pr Nagati devait en rappeler quelques-unes.
D'une certaine manière, l'amélioration des revenus a profité à la "mal bouffe" venue remplacer la maltinutrition carencée. Aujourd'hui, la surcharge lipidique et glucidique de notre alimentation et d'une façon plus générale son abondance jointe au désordre horaire - on mange à toute heure et on grignote constamment -, enfin les multiples occasions de se bâfrer portent à l'évidence à l'excès de poids.
La mutation sociologique de la ruralité à une plus grande citadinité favorise les mœurs sédentaires. On ne bouge plus ou alors on le fait en voiture, même si l'on voit apparaître en compensation une culture du jogging et du parcours de santé.
De nouveaux usages gagnent notre société : ainsi, sortir c'est aller au resto, à la pizzeria, au Mac ou au Wimpy, bref là où l'on s'empiffre, à la rigueur où l'on consomme.
En outre, la convivialité autour de la télévision incite au grignotage. C'est le destin de nos enfants qui, pop corn, barres de chocolat et Coca-Cola à la main, avalent en outre les bêtises de la télé et sont en passe de rejoindre les enfants américains dont 10% sont déjà dans la fourchette de l'obésité.
L'alimentation, le mode de vie ayant changé, la courbe pondérale suit en fonction de l'âge, notamment de 30 à 35 ans. Le Pr Nagati fit remarquer une accentuation de cette courbe avec l'âge, En concomitance de l'augmentation des maladies subséquentes, hypertension artérielle, diabète, malades cardiovasculaires. Dès lors, et surtout dans les villes, l'indice de la masse corporelle dépasse les 30 pour une moitié de la population féminine aux environs de la ménopause (45 ans), mais les hommes aussi sont très affectés avec l'âge, plutôt vers la retraite du fait de l'andropause et de la cessation des activités, et cela deux fois plus dans les villes que dans les campagnes, soit un pourcentage avoisinant les 18 à 20% ; l'obésité sévère (un IMC supérieur à 40) affecte 1,7% de la population, ce qui est inquiétant, car il s'agit d'une tendance qui gagne dans une frange correspondant à 1/5 de la population.
La prédisposition à l'obésité et la confirmation de cette maladie s'affichent davantage dans les régions côtières, surtout dans le Grand Tunis. Elle apparaît aussi nette dans les pays arabes, l'Egypte, Bahrein, les Etats du Golfe. Voici encore une incidence de l'américanisation.
Ce mal s'accompagne de graves troubles métaboliques et de problèmes mécaniques. Les maladies cardiovasculaires et le diabète sont bien sûr induits par cette obésité abdominale "ventrale ", mais d'autres problèmes sont moins évoqués. Ainsi les troubles psychiques sont liés à une grave détérioration de l'image de soi : l'obèse ne se supportant plus ni dans son miroir, ni dans le regard des autres. Suivent des comportement désordonnés, boulimie accompagnée d'efforts pour se faire vomir et expériences mutilatoires, enfermement et haine de soi autant que des autres, agressivité contre soi-même et son environnement et tendances suicidaires.
Les obèses qui ont du mal à se mouvoir sont aussi plus sujets aux accidents, notamment aux accidents du travail. Ils sont les candidats au mal de dos et à la sciatique liée souvent à la surcharge pondérale.
Ils ont aussi souvent des problèmes de fertilité et les accouchements sont souvent des épreuves plus pénibles et risquées que chez des femmes normales.
D'ailleurs, les incapacités respiratoires sont le lot des obèses avec une manifestation particulière -devait montrer un pneumologue- avec l'apnée du sommeil : les obèses ont des nuits interrompues par de brusques cessations de la respiration.
En un mot, les obèses ont une vie handicapée et écourtée. Ils représentent une charge au niveau des dépenses de santé publique. L'obésité coûte cher, beaucoup plus cher que la prévention.
Pour réduire l'obésité, il faut agir sur ses déterminants. Des études ont été menées, particulièrement en Chine, les identifiant comme étant la croissance, la réussite sociale, le désordre alimentaire, la citadinité et une sous-information.
Certes, il faut d'abord veiller à son alimentation et les magazines féminins fourmillent de recettes-miracle. Le guide du bien maigrir invite au bon sens : réduction des graisses et du sucre, fractionnement des repas, dîner très léger et -selon la méthode Denguir qui défraya la chronique- ne pas manger au-delà de 17 heures, ne prendre rien d'autre que de l'eau ou une tisane afin d'éviter le métabolisme des graisses la nuit. De tous ces régimes, on connaît le risque : l'effet yoyo, c'est-à-dire la reprise immédiate des kilos perdus.
Donc, seule la prévention vaut et dès le plus jeune âge. Les gros bébés ne sont plus un signe de santé et feront les obèses de demain, dans la mesure où c'est dès le plus jeune âge que s'installent les cellules graisseuses ou adipocytes.
En dehors d'une gymnastique adaptée et des massages et autres thalassothérapies, la chirurgie propose aussi ses miracles. La chirurgie esthétique - le Dr Guiga aux doigts d'or était là - peut délester de la culotte de cheval ou d'un embonpoint abdominal. L'éventration faisant perdre de 10 à 20 kgs est certes une technique éfficace, si l'on ne craint pas la cicatrice.
Mais il y'a la chirurgie de la réduction de l'appétit : c'est l'estomac que l'on resserre ou que l'on rétrécit à la taille d'un pouce. Ce procédé est en très grande vogue aux USA où la population la plus riche de la planète est aussi prête à se livrer à toutes les excentricités pour ne pas faire basculer l'aiguille de sa balance vers l'obésité. Cette chirurgie bariatique opère par "court-circuit" gastrique associé à une dérivation sur l'intestin grêle (ainsi la nourriture est largement évacuée) et fait perdre aux patients des 2/3 aux 4/5 de leur surcharge pondérale.
Mais elle a ses peines. Car les estomacs rapetissés ne peuvent plus -à jamais- ingurgiter plus de 4 cuillerées à café de potage ou un maigre filet de poulet, gros comme le petit doigt, en un seul repas. Il y a des méthodes moins radicales mais très spectaculaires, comme le masseur électrique. Il s'agit d'une machine appelée Thermoplast V27, munie de tête émettant des charges électriques de 50 watts, balayant la surface graisseuse qui, par échauffement, fond sur le champ. On perdrait ainsi plusieurs centimètres de tour de taille ou de tour de hanches ou de cuisses en quelques séances. Ces machines reprennent, semble-t-il électriquement l'ancien principe des pantys que les femmes portaient chez elles tout en faisant leur ménage et qui, par sudation, faisaient fondre la graisse de manière plus naturelle, mais non spectaculaire.
Tout cela, pourtant, apparaît conjoncturel et accessoire en regard du déterminant majeur de l'obésité. La leptine fut aussi la vedette de ce colloque de la société d'endocrionologie. Il s'agit d'une protéine dont on parle beaucoup depuis six ou sept ans et sur laquelle les spécialistes des hormones sont intarissables.
Le nom de cette protéine fabriqué par les adipocytes (cellules graisseuses) vient d'une racine grecque signifiant " mince ". Son action est codée par le gêne OB dont la mutation semble, selon les généticiens, responsable du dérèglement induisant l'obésité. Paradoxalement, c'est l'excès de leptine chez l'homme qui serait à l'origine de l'obésité et ce paradoxe tiendrait à une difficulté au niveau des récepteurs cérébraux de la leptine.
Bien conduite jusqu'à ces récepteurs, la leptine induirait un sentiment de satiété et inhiberait l'appétit. D'intenses recherches se poursuivent pour comprendre la mutation génétique qui serait à l'origine du dérèglement métabolique mettant en cause une anomalie des " capteurs " cérébraux de la leptine. L'explication scientifique est trop complexe pour l'envisager ici mais on aura compris que cette découverte autorise la perspective d'une thérapie génique, l'obésité étant désormais non pas un dégât esthétique, mais une véritable maladie génétique.
En attendant que la science progresse, il reste aux obèses d'user du bricolage médical, chirurgical, diététique et sportif pour se donner une meilleure qualité de vie et une plus grande légèreté de l'être, tout en se faisant aider par une psychothérapie pour finir par s'accepter en leur état de disgrâce physique, ainsi qu'en prévenant toutes les complications de leur maladie.
Les gros et les grosses surtout éviteront de devenir obèses en se maintenant dans les limites de l'indice de masse corporelle et se consoleront en invoquant la beauté de l'âme avec cet adage en prime : " Mieux vaut faire envie que pitié ".
Le modèle causal Obésité en Tunisie