Roger Bessis : Notre planète est en danger
Né à Tunis en 1933, Roger Bessis fait partie de ces Tunisiens qui ont réussi des carrières magistrales à l’étranger. Il débuta ses études à Tunis, au Lycée Carnot, puis au Collège Alaoui. ses premières études supérieures à Dijon, puis est revenu en Tunisie. Enfin il est reparti à Dijon, effectuer ses recherches à l’international. Il est Docteur Es Sciences et Professeur d’Université. Son cadre de recherches et son métier, sont rares et passionnants, car il est végétaliste. C’est un chercheur en contre-courant, passionnément et profondément engagé, dans la survie de la planète, et dans la lutte contre toutes les formes de pollution qui la mettent à bout de souffle.
Le monde végétal a été l’instigateur de votre recherche initiale, et depuis, vous êtes un observateur de ce monde et du monde en général.
Oui, mon amour pour la nature remonte à loin, et lorsque j’ai commencé mes recherches, la perception du monde vivant n’était pas la même qu’aujourd’hui. J’ai commencé, en essayant, comme beaucoup d’autres,d’augmenter les rendements, car nous avions peur de la sous-production, de manquer, d’avoir faim un jour.
Votre regard sur le bien-être et sur la vie vous a rapproché du secteur médical . Vous travaillez beaucoup avec des médecins, et des chercheurs de l’INSERM afin d’évaluer le pouvoir des plantes sur la santé.
Les plantes me permettent d’avoir un regard global sur la vie, et la vie de l’homme, comme la médecine, me passionne.
J’ai envie de dire que vous êtes un philosophe scientifique.
Philosophe scientifique… Vous savez, quand on est en fonction, on n’a pas le temps d’être philosophe, car on est mené à la cravache par les nécessités de la recherche.On a l’obligation d’apporter des résultats, de faire rédiger des thèses et d’apporter des résultats nouveaux. On a donc très peu de temps pour regarder autour de soi. Donc on suit le courant, et il est très nettement établi par les structures pour lesquelles on travaille. D’ailleurs, on nous dit très clairement ce que l’on doit faire.
Vous n’êtes donc pas libre de vos sujets?
On croit que les chercheurs sont libres de leurs sujets, et en réalité ils le sont, mais s’ils font ce qu’ils veulent, il n’auront pas les moyens de le faire, et ils ne trouveront des moyens que dans des sujets qui leur sont imposés par les structures de recherche, mais de façon beaucoup plus globale, par les évaluations du système américain. Nous sommes donc dans une situation où ce sont les Américains qui pilotent la recherche.
Expliquez-nous…
Un chercheur va être évalué en fonction des publications qu’il sort. Chacune des publications est assortie d’un coefficient qui dépend du facteur d’impact de la revue dans laquelle il l’a publiée.Les revues traitent de sujets prédéfinis, et il faut donc essayer de faire ce qui est à la demande de la revue.
Si les Américains n’étaient pas les leaders de cette recherche, quelle aurait été la tournure des recherches en Europe aujourd’hui ?
Lorsque j’ai démarré en Europe, comme je l’ai dit, l’important était le rendement, mais surtout la défense du végétal. Aujourd’hui, on se rend compte qu’avec ce système-là, on a pollué la planète, que l’on a perdu en diversité, mais le plus triste, c’est que les savoir-faire qui permettaient de comprendre la diversité des plantes, vont disparaître à leur tour.
La tendance aujourd’hui est à la génétique moléculaire.
Dès qu’ on parle de biologie moléculaire, et dès qu’il s’agit d’étudier les résultats de cette biologie moléculaire, et comment elle fonctionne dans la nature, cela devient de la biologie. Il n’y a plus de revues pour en parler, ni plus de chercheurs, car cela est très long d’évaluer tout cela dans la nature, et donc on ne le fait plus.La recherche n’est plus productive, alors qu’elle est pourtant indispensable.
Parlez-nous des conséquences planétaires de la compétition internationale, née de la génétique.
Le manque d’eau, la nécessité d’engrais, la résistance aux facteurs du milieu, les difficultés, de la plante naturelle de départ, une fois travaillée par les généticiens, rendent la semence plus résistante et productive, et c’est la qu’on entre dans la compétition internationale.Mais cette compétition est extrêmement polluante et coûteuse.
Mais quelle serait l’alternative ?
L’alternative serait de retourner aux anciens modes de production. Ceux que les agriculteurs ont toujours utilisés, en adaptant la récolte aux produits qui poussent de manière naturelle.Diminuer peut-être le rendement, mais surtout diminuer la dépense énergétique. Que les plantes puissent retrouver leur milieu naturel, leur équilibre.
Faudrait-il rayer toutes les avancées technologiques pour retourner en arrière ?
Non, car nous avons quand même acquis énormément de connaissances scientifiques, et la biologie moléculaire est essentielle pour comprendre beaucoup de choses. Quant à la génomique fonctionnelle, c’est-à-dire la façon dont les gènes s’expriment dans la nature, elle est encore à ce jour très peu utilisée, mais a fondamentalement besoin d’être développée. Je parle là de travaux nécessaires à l’humanité.Il ne s’agit pas d’un besoin qu’ont les chercheurs, car eux ne s’attachent qu’à leurs travaux, et n’ont pas l’humanité dans la tête, ni la notion de durabilité. Ils ne s’attachent, toujours et encore, qu’à la productivité maximale.
Mais comment devrait-on imaginer l’avenir de la production agricole ?
Des petites unités productives, certes, mais où les plantes seraient adaptées au champ, et qui poussent sans qu’il soit besoin de les aider, de leur apporter toute cette énergie, que ce soit pétrole, pesticides ou autre chose, nécessaires au haut rendement.
Peut-on espérer que l’homme ait assez d’intelligence prévisionnelle pour lancer ces systèmes de production nouveaux ?
Je n’y crois pas beaucoup, les pays sont indépendants, or, il faudrait une entente globale, et il est difficile de faire comprendre cela à tout le monde.
Quand on voit qu’aux USA, on refuse de limiter les émissions de gaz carbonique, de gaz à effets de serre, et de ne pas prendre en compte les risques pour la planète, je dirai qu’il y a fort peu de chance, pour que l’humanité soit capable de s’entendre, sur ces sujets. Ne serait-ce que freiner, permettrait de reprendre les choses en main.Et pour le moment on ne fait qu’accélérer, et malheureusement, au bout, la sanction, c’est la catastrophe.
Soyez plus précis.
Ecologique ou climatique ou autre chose, cette catastrophe nous obligera à remettre les pendules à l’heure, car on n’aura plus le choix.
L’obésité étant devenue aujourd’hui la première cause de mortalité aux USA. A qui incombe la responsabilité ?
Tout est lié justement : je vais vous dire ce que je pense du lobby des industries agroalimentaires, et ceux qui proposent des gènes nouveaux, des OGM ou des plantes sélectionnées, en passant par ceux qui proposent des pesticides, en continuant par ceux qui fournissent des engrais. Ils vivent tous très bien sur le système qu’ils ont mis en place.C’est du même ordre pour les industriels de l’agro-alimentaire, qui d’un côté empoisonnent, puis revendent aussi l’antidote de l’obésité, sous forme d’industrie de la minceur. Les enjeux des industriels sont purement économiques, et ils ont des moyens phénoménaux. Rien d’autre ne stimule les lobbys de l’industrie, que l’argent, et nous en sommes tous (nous et la planète) les victimes.Pourtant les recherches que font et dont disposent ces lobbys, sont d’aucune mesure avec celles que peuvent faire les Etats. Les grosses boites, qui produisent des produits phytosanitaires, qu’il s’agisse de Bayer, de Monsanto, de Rhône-Poulenc, ont des moyens qui sont énormes, et ils ont les meilleurs chercheurs, dont les possibilités techniques d’analyse, et qui dans la recherche publique ne peuvent s’effectuer que dix ou vingt ans après.La différence est que ces firmes d’industrie vivent sur leur production.
En résumé, tous les lobbies industriels, que ce soit dans l’agro-alimentaire ou dans le para-pharmaceutique, n’ont qu’un seul objectif ?
Création de nouvelles variétés de plantes, propositions d’OGM, nouvelle barre chocolatée, nouveau substitut de repas, nouvelle crème amincissante ou nouveau pesticide, l’idée est d’écraser la vie sur la planète.Produire au maximum, en utilisant des pesticides qui vont être synthétisés par la plante elle-même. Ça, c’est l’un des buts de l’OGM, c’est dramatique!
La philosophie des OGM, n’a rien de bon, mais est totalement industrielle.Quant à l’industrie agro-alimentaire, qui doit vendre malgré la compétitivité, c’est de rendre les produits le plus appétissants possibles, sans prendre en compte le côté nutritionnel, dont on se moque intégralement.Tant que les produits se vendent, qu’ils sont néfastes pour la santé, caloriques, sucrés, gras, et donc en général, mal supportés par nos organismes, cela se vend et c’est tout ce qui compte.
Malheureusement on est en train de voir le bout final de cette philosophie.
Nous allons aussi au-devant d’une catastrophe alimentaire, qui est de plus en plus dramatique, comme celle du climat et de l’écologie.Nous mourrons de ce que nous mangeons.
L’Organisation Mondiale de la Santé décrit le fléau galopant de l’obésité comme étant la première épidémie non contagieuse de l’histoire de l’humanité.
Bien sûr, l’obésité que l’on a provoquée par la malbouffe en provenance des usines ou des chaînes de fast-food, c’est comme les gaz à effets de serre. IIs se propagent sans frontières, d’un pays à l’autre et envahissent toute la planète, rien d’étonnant . On est en train de dépasser les possibilités de digestion de la planète, comme celles des humains.
C’est d’ailleurs comme dans le monde marin, l’eutrophisation. C’est-à-dire, qu’il y a tellement de matières organiques dans l’eau qu’elles consomment tout l’oxygène de la mer, les poissons en manquent pour se nourrir, et cela modifie le milieu marin.Les pesticides dits non biodégradables, les métaux lourds, la dioxine, cela existe toujours, et pourtant ce sont des pollutions très graves. Dans la région de Lyon, il y a des émissions de dioxine, et on ne sait pas exactement d’où elles proviennent, mais elles sont rejetées à la mer….La vie de la mer nous montre sa désapprobation en disparaissant.
En réaction à tous ces dangers menaçants et terrifiants, est né il y a quelques années, un phénomène de volonté collective de consommer des produits essentiellement biologiques.Ce phénomène bio, est aujourd’hui de plus en plus visible, et les produits bio deviennent plus qu’un courant, suivi par quelques consommateurs conscients, mais un vrai phénomène sociétal. Mais que sont ces produits bio, et le sont-ils vraiment ?
Il existe une différence entre la réalisation du bio et les demandes des consommateurs. On s’est rendu compte que certains consommateurs de produits bio attrapaient des indigestions. Ce que veulent surtout les consommateurs, ce sont des produits qui soient plus sains. Le produit bio est celui dont je vous parlais précédemment, celui qui pousse tout seul. Mais ces productions peuvent être parasitées quand même, et pour les défendre, il existe aujourd’hui des produits pesticides, de mieux en mieux supportés par l’environnement.
Je dirai que personnellement je n’ai pas de philosophie bio telle qu’elle est classiquement admise. C’est-à-dire en partant de la phrase « Tout produit qui vient de la nature est bon pour la santé. », car ce n’est pas vrai, et il existe de très nombreux poisons qui viennent de la nature. Le bio, pour moi, c’est plutôt l’exemple de pesticide naturel contre les chenilles, qui consiste à libérer sur les cultures parasitées, une odeur de chenille femelle, ce qui empêche les mâles de retrouver les femelles ; la ponte s’arrête, et ce grâce à l’utilisation de cette odeur très ciblée, que l’on appelle une phéromone, que seuls les chenilles mâles reconnaîtront, et qui n’aura pas de conséquences sur le reste du milieu naturel du champ de production concerné.
À l’inverse, un produit naturel comme le cuivre, très utilisé en agriculture bio, pour défendre les cultures contre les champignons, est très toxique. Le cuivre est très toxique pour toutes les bactéries du sol. Ces bactéries du sol ont une place importante dans la dynamique de recyclage des matières organiques dans le sol, et donc du monde vivant. L’agriculture biologique a encore des progrès à faire.
Propos recueillis par Sophie Reverdi
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