.

 

 

Préface.
Par Michèle Fitoussi

J’ai rencontré Sophie Reverdi par hasard, en Tunisie, au mois d’octobre 2007. Mais y a-t-il vraiment des hasards dans la vie ? Moi, je n’y crois plus, ou disons que je crois sincèrement que l’on ne s’attire pas par hasard. Avant même de se parler, on sait, on sent, qu’il existe des connections invisibles que le temps se chargera de nous faire découvrir. Avec ses grands yeux d’un bleu encore plus  éclatant que les portes des maisons de Sidi Bou Saïd où elle a posé ses valises et ses deux garçons, sa blondeur flamboyante, son visage d’une douceur de lys, et sa bouche gourmande, Sophie en jette.
On a tout de suite envie de lui parler.
Ca tombe bien, elle est journaliste et réclame une interview. Je suis venue animer un colloque, une rencontre entre Françaises et Tunisiennes, femmes d’action et d’envergure.
    Rendez-vous pris chez elle, le lendemain. Elle  partage avec Jana, son associée, une jolie maison qui surplombe le village et la mer. Thé à la menthe, bien sûr et pâtisseries au miel selon la tradition de ce doux pays. Repue, l’interviewée que je suis retourne à son péché mignon : poser des questions. Sophie me raconte brièvement son parcours, sa venue en Tunisie, ses galères d’ancienne obèse ; celles de Jana aussi. Je n’en crois pas mes yeux. Quoi, ces deux belles filles étaient deux grosses ? Oui, dit Sophie, avec fierté.
Et on a maigri.
En partant, elle me remet leur carnet de route. Je le dévore, c’est le cas de le dire, dans la nuit. Dans ce petit livre, j’apprends plus que dans n’importe quel roman, n’importe quel traité savant, ce qu’est le calvaire d’une obèse. Comment cela commence,  dés la toute petite enfance. Les razzias dans le frigo, l’obssession de la bouche pleine, du ventre tendu à craquer. La nourriture qu’on avale sans fin, sans faim,  pour se remplir, pour se détruire, l’esprit tendu vers une unique pensée, une unique énergie.

Avaler, se sustenter, bâfrer, se goinfrer, tortorer, bouffer, gloutonner.
    Avoir envie de mourir, une fois l’orgie terminée.
    Digérer ce désespoir là en même temps que le reste, et repartir à la chasse. Traquer l’aliment comme une bête fauve. .N’importe quoi, du mou, du solide, du sucré du salé.
    Du beaucoup, du trop. De l’énorme.
    Enormes,  c’est ce qu’elles sont , ces deux jeunes filles qui ne vivent pas comme les autres, celles qui ont leur âge. A 16 ans, 17 ans, on rit, on danse, on court, on aime.
   Elles, elles  mangent.
   Elles ont honte.
   Elles se cachent.
   Elles persistent.
   Elles  vont mal et elles ne le savent pas.
     Leur entourage les méprise . Comme s’il suffisait de vouloir pour pouvoir. Comme si cette difformité du corps dans une société faite au moule pour les maigres, voire les très maigres ( une autre version de cette étrange souffrance…), ne devait pas être tolérée.
     Dehors les obèses. Allez ouste. Mangez si vous voulez, déformez- vous à votre aise. Mais ne vous montrez pas. Cachez cette graisse que nous ne saurions voir. Vous êtes obscènes avec ces trop pleins de chair, cette peau qui dégouline, ces replis et ces bajoues, cette démarche pesante. Vous ressemblez à des éléphantes.
    Hors de notre vue.
   Lire ces deux témoignages sincères, sans complaisance, ces deux paroles brutes et vraies, vous arrache l’âme.
   J’ai eu les larmes aux yeux plusieurs fois, cette nuit là.
   Et puis un jour Sophie a dit :  «  Stop, je veux vivre ». Et par deux fois, elle s’est délestée de tout ce gras. Et parce que c’est une très belle âme, elle a décidé d’aider celles et ceux qui n’ont pas sa force ni son courage.
 Elle a inventé cette méthode « smart and light ».
 Rusée et légère.
Et elle a aidé Jana à larguer à son tour les amarres. Soixante kilos de chair inutile par dessus bord.
 Envolés. Balayés. Un mauvais souvenir. Et ne revenez jamais.
Il faut lire ces témoignages et puis il faut les croire.
 Elles deux savent ce que le regard des autres veut dire.
  Elles savent aussi le précieux prix  de la liberté retrouvée.
  Ce sont des anges.
( Et là bas, au Paradis, tous au régime…Mais c’est désormais si gai, que c’en est presque devenu un péché…)

www.michelefitoussi.com


 


00040008